Le numérique durable (B)

le numérique au service de la biodiversité

Le numérique pour observer et comprendre…

La biodiversité, cette richesse de formes de vie qui compose notre planète, décline à une vitesse alarmante. Pour mieux la préserver, le numérique devient un allié stratégique : il permet non seulement d’observer et d’analyser finement les écosystèmes, mais aussi de mobiliser citoyens, scientifiques et décideurs autour de données robustes et d’actions concrètes.

observer la biodiversité à grande échelle

La biodiversité est par nature dispersée, mobile et souvent invisible. De nombreuses espèces sont nocturnes, discrètes ou vivent dans des milieux difficiles d’accès (fonds marins, canopées forestières, zones humides). Pendant longtemps, l’observation reposait essentiellement sur des inventaires de terrain ponctuels, coûteux et incomplets.
Le numérique a profondément changé cette situation en permettant une observation continue, multi-échelle et standardisée.

Les capteurs numériques jouent aujourd’hui un rôle central :
pièges photographiques déclenchés par le mouvement pour suivre la faune sauvage,
enregistreurs acoustiques capables de capter les chants d’oiseaux, de chauves-souris ou d’amphibiens,
capteurs environnementaux mesurant température, humidité, qualité de l’eau ou du sol.
Ces dispositifs fonctionnent sur de longues périodes, parfois plusieurs mois, et génèrent des volumes de données impossibles à exploiter sans outils numériques avancés.
Le programme Wildlife Insights, par exemple, analyse chaque année plus d’un million d’images issues de pièges photographiques, permettant de suivre l’évolution des populations animales dans des zones protégées ou menacées.

La biodiversité dépend directement de la qualité des habitats. Les satellites sont donc devenus indispensables pour suivre la déforestation, observer l’évolution des zones humides, mesurer la fragmentation des milieux naturels, détecter les pressions humaines (urbanisation, agriculture intensive, mines), etc
Le programme européen Copernicus fournit des images satellites en accès libre utilisées pour le suivi des forêts, des récifs coralliens ou des littoraux. À l’échelle mondiale, Global Forest Watch permet de détecter quasi en temps réel les pertes de couvert forestier, un indicateur clé pour la biodiversité terrestre.

Pour mieux connaître les tortues marines, les scientifiques utilisent des balises satellites fixées temporairement sur leur carapace. Ces dispositifs, pesant généralement moins de 5 % du poids de l’animal afin de ne pas perturber son comportement, permettent de suivre leurs déplacements pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Grâce à ces balises, certaines tortues ont été observées parcourant plus de 10 000 kilomètres au cours de leurs migrations entre zones de ponte, d’alimentation et d’hivernage. Les données collectées révèlent des informations essentielles : routes migratoires, profondeur des plongées, zones de repos ou d’alimentation. Elles ont notamment permis d’identifier des zones marines clés, souvent situées hors des aires protégées existantes, et d’adapter les mesures de conservation. Le suivi satellitaire montre aussi que les tortues passent une grande partie de leur temps dans des zones soumises à de fortes pressions humaines (pêche, trafic maritime, pollution). Grâce au numérique, chaque tortue équipée devient ainsi une sentinelle des océans, contribuant directement à l’amélioration des stratégies de protection de ces espèces menacées.

Comprendre la biodiversité avec l’iA

Observer la biodiversité ne suffit pas : encore faut-il donner du sens à l’immense quantité de données collectées. Images, sons, relevés de terrain et données environnementales se comptent aujourd’hui par millions. Sans outils numériques adaptés, une grande partie de ces informations resterait inexploitable.
L’intelligence artificielle (IA) joue un rôle clé dans cette transformation en permettant d’automatiser l’analyse de données complexes. Elle est capable de classer des espèces, de détecter des tendances à long terme et d’identifier rapidement des évolutions inhabituelles au sein des écosystèmes. Les algorithmes de reconnaissance s’appuient sur différents types de signaux : photographies (plantes, insectes, mammifères), enregistrements sonores (oiseaux, amphibiens) ou encore indices indirects laissés dans l’environnement.
Des plateformes grand public illustrent déjà ces avancées. Sur iNaturalist, une proposition d’identification automatique est générée à partir d’une simple photo, facilitant la participation citoyenne tout en renforçant la fiabilité des données collectées. Avec près de 300 millions d’observations, cette base est devenue une référence mondiale pour la recherche en biodiversité. En effet, ces programmes scientifiques spécialisés atteignent aujourd’hui des taux de reconnaissance supérieurs à 90 %, notamment pour les oiseaux communs ou les mammifères bien documentés.

Au-delà de l’identification, l’IA permet de croiser des données biologiques avec des informations climatiques, géographiques et anthropiques. Ces analyses ouvrent la voie à des modèles capables de prévoir les déplacements d’espèces liés au changement climatique, de repérer des zones refuges ou encore d’anticiper des risques d’extinction locale. Ces outils d’aide à la décision sont de plus en plus utilisés pour orienter les stratégies de conservation et hiérarchiser les priorités d’action.
Certaines plateformes professionnelles exploitent pleinement ce potentiel. Wildlife Insights, par exemple, s’appuie sur l’IA pour analyser plus d’un million d’images issues de pièges photographiques chaque année, facilitant le suivi des populations animales à grande échelle. D’autres projets développent des systèmes capables d’identifier des espèces en temps réel, à partir d’images ou de sons, rendant la surveillance des populations beaucoup plus réactive, notamment pour les oiseaux nicheurs.
La performance de ces outils repose aussi sur la disponibilité de vastes jeux de données d’entraînement. Des initiatives comme BioTrove mettent à disposition 161,9 millions d’images annotées couvrant près de 366 600 espèces, contribuant au développement de modèles d’IA toujours plus robustes et polyvalents.
Enfin, certains pays investissent dans des infrastructures nationales ambitieuses. Aux Pays-Bas, le projet ARISE vise à cartographier l’ensemble de la biodiversité du territoire en combinant données audio, visuelles, radar et ADN environnemental au sein d’un système semi-automatisé. Doté d’un financement de 18 millions d’euros, ce programme illustre la manière dont le numérique et l’IA peuvent structurer une connaissance globale, cohérente et opérationnelle du vivant.

…mais surtout, pour protéger et agir

Mobiliser : applications citoyennes & science participative

Le numérique a profondément démocratisé l’accès à l’observation de la nature. Grâce aux smartphones, aux applications et aux plateformes en ligne, des millions de citoyens contribuent aujourd’hui à la connaissance scientifique.
iNaturalist compte plus de 4,3 millions d’utilisateurs dans le monde.
Observation.org regroupe plus de 314 millions d’observations issues de contributions citoyennes
L’ensembles des données récoltées sont ensuite utilisées par des chercheurs, des ONG et des institutions publiques. En France l’application Sentinelle de la Nature est parmi les plus connues : agissant depuis 10ans, elle regroupe 36 000 acteurs engagés. Elle leur permet de signaler des atteintes à l’environnement ou encore de mettre en avant des actions positives. En facilitant les échanges et la diffusion d’initiatives, elle constitue un exemple important d’une utilisation du numérique au service de la nature.

Contrairement aux idées reçues, la science participative produit des données de grande valeur lorsqu’elle est bien encadrée : validation collective des observations, recoupement avec des données professionnelles, utilisation de protocoles standardisés, etc…
Ces dispositifs permettent notamment de détecter plus rapidement l’arrivée d’espèces invasives, de suivre l’évolution des espèces communes et d’identifier des zones à fort enjeu écologique. En France, on peut notamment relever l’initiative du Muséum d’histoire naturel, dont l’un des enquêtes participatives vise à recenser les oiseaux présents dans nos jardins.

Au-delà des données, ces plateformes renforcent le lien entre les citoyens et le vivant. Observer, identifier et comprendre la biodiversité locale favorise la prise de conscience, l’acceptation des mesures de protection,
l’engagement dans des actions concrètes. Le numérique devient ainsi un outil pédagogique et culturel, pas seulement scientifique. On peut mettre en avant l’arrivée de ces nouvelles technologies dans de nombreux sites culturels et naturels, rendant l’apprentissage de la nature interactif et permettant une sensibilisation plus large et attrayant.

le numérique pour protéger et restaurer les écosystèmes

Les données issues du numérique alimentent aujourd’hui : les stratégies nationales pour la biodiversité,
les plans de gestion des espaces protégés, les études d’impact environnemental.
En France, l’Inventaire National du Patrimoine Naturel (INPN) centralise plus de 150 millions de données d’observation, utilisées par les collectivités et l’État pour orienter les politiques de conservation. Le numérique permet ainsi de passer d’une protection réactive à une protection anticipée.

Les outils numériques permettent d’évaluer objectivement : l’évolution des populations après restauration d’un habitat, l’efficacité des corridors écologiques et l’impact réel des mesures de protection.
Cela évite les décisions basées uniquement sur des perceptions et favorise une gestion adaptative, ajustée en fonction des résultats observés.

L’ADN environnemental (eDNA) constitue une avancée majeure. En analysant l’eau, le sol ou l’air, il est possible de détecter la présence d’espèces sans les observer directement. Une étude menée en Méditerranée a permis d’identifier plus de 260 espèces de poissons à partir de simples prélèvements d’eau, révélant une biodiversité bien plus riche que ce qui était connu par les méthodes traditionnelles. Combiné au numérique, l’eDNA ouvre des perspectives inédites pour la surveillance des espèces rares, la détection précoce des invasions biologiques ou encore le suivi discret d’espèces sensibles. Bien que ces options soient pour le moment peu explorées…

LES NOTIONS CLÉS

Le numérique permet d’observer la biodiversité à grande échelle, y compris dans des milieux difficiles d’accès.
Les technologies numériques produisent des données massives indispensables pour comprendre l’état des écosystèmes.
L’intelligence artificielle transforme ces données en connaissances utiles, en identifiant les espèces et les évolutions.
La science participative mobilise les citoyens et renforce la collecte de données fiables.
Les données numériques guident les actions de protection et de conservation de manière plus efficace et anticipée.

Le numérique offre des outils puissants, mais leur utilisation soulève des questions importantes :
Impact écologique des infrastructures numériques, notamment en termes de consommation énergétique et de stockage des données ? Accès équitable aux technologies et données pour tous les acteurs, en particulier dans les pays en développement ? ; Interprétation et gouvernance des données, qui nécessitent des cadres éthiques et scientifiques solides ?
La combinaison de l’innovation numérique avec une gouvernance transparente, responsable et inclusive est indispensable pour que ces outils contribuent réellement à freiner l’érosion de la biodiversité et à restaurer les écosystèmes.

Auteurs/autrices