
Joseph Aloïs Schumpeter est un économiste du XXème siècle, à l’origine d’une théorie sur l’innovation, qu’il considère comme le moteur du capitalisme et des transformations du marché. Au cœur de son modèle, se trouve l’entrepreneur innovateur qui introduit de nouvelles innovations. Ces dernières apparaissent en « grappes », c’est-à-dire en groupes, qui entraînent des périodes d’expansion économique. Enfin, il explique que chaque grande innovation et sa grappe rendent l’innovation précédente obsolète et bouleverser l’ordre économique établi en détruisant alors des entreprises et des emplois dans les secteurs concernés. On parle de processus de destruction créatrice. Ce processus n’est pas linéaire et donne naissance à des cycles économiques, c’est-à-dire des phases d’expansion suivies de ralentissements.
L’histoire de l’informatique illustre parfaitement cette vision comme nous allons le voir.
L’histoire de l’informatique en cycle
1. La naissance de l’informatique (1940–1955)

L’histoire de l’informatique moderne commence pendant la Seconde Guerre mondiale, dans le but de répondre aux besoins militaires. Alan Turing est un acteur essentiel de l’informatique grâce à ses travaux sur le décryptage d’Enigma qui permettent de réduire la guerre de 2 ans selon certains historiens. Les premières machines, comme le Colossus britannique ou l’ENIAC américain, utilisent des tubes à vide et des relais électromécaniques. Elles sont volumineuses, coûteuses et fragiles, mais représentent permettent d’effectuer des calculs bien plus rapidement qu’avec les techniques manuelles et mécaniques. L’informatique est alors réservée aux laboratoires, aux armées et aux grandes institutions, mais montre déjà son utilité, pour le moment notamment dans l’automatisation du calcul.
2. L’ère des mainframes (1955–1970)
À partir des années 1950, le transistor bouleverse l’informatique en réduisant la taille et la consommation en énergie des machines. Il les rend également plus fiables. Les grands ordinateurs centraux, ou mainframes, se répandent dans les grandes entreprises et administrations. IBM est le leader du marché avec le System/360, qui permet l’utilisation d’un même logiciel sur l’ensemble des machines. L’informatique est alors utilisée dans la gestion des données comptables, bancaires ou administratives. Les utilisateurs peuvent ainsi accéder à des logiciels depuis n’importe quelle machine, toutefois ces dernières ne possèdent pas de processeur et sont dépendantes d’un ordinateur central.
3. L’ère des mini-ordinateurs et des microprocesseurs (1970–1985)

L’apparition du microprocesseur (Intel 4004 en 1971) permet de réduire la taille des machines tout en conservant leur puissance de calcul. Cette innovation rend plus accessibles les mini-ordinateurs (comme le PDP-11 de DEC) dans les laboratoires et les petites structures, en rupture avec le monopole des mainframes. Les premiers micro-ordinateurs personnels apparaissent progressivement : Apple II, Commodore 64, IBM PC. L’informatique entre ainsi dans les moyennes entreprises, puis dans certaines familles très aisées. Enfin, la naissance du marché des logiciels informatiques permet de proposer une diversité de logiciels et de les rendre plus attractifs.
4. L’ordinateur personnel et Internet (1985–2000)
La généralisation du PC est une étape décisive. Grâce à l’interface graphique, rendue célèbre par le Macintosh d’Apple puis reprise par Windows 95 quelques années plus tard, l’ordinateur a enfin pu être utilisé par le grand public, sans qu’il soit nécessaire d’être un expert en informatique. En même temps, Internet a commencé à se développer, d’abord dans les universités et les centres de recherche, avant de se répandre auprès de tous grâce au World Wide Web, une invention de Tim Berners-Lee au tout début des années 1990. Les usages s’élargissent : bureautique, communication par courriel, navigation web. L’informatique sort des cercles spécialisés pour devenir un outil domestique et professionnel courant, ce qui transforme en profondeur la vie sociale et économique.
5. L’Internet global et le mobile (2000–2010)

À partir des années 2000, le wifi et le haut-débit se développent et permettent une connexion permanente. Naît alors, une économie numérique qui ne cessera de se développer. Ainsi, les réseaux sociaux, tels que Facebook ou Instagram bouleversent les communications, les plateformes de commerce en ligne, quant à elles, bouleversent les modèles économiques traditionnels. En 2007, le lancement de l’iPhone marque l’ère du smartphone : l’informatique devient une plateforme hybride qui mêle téléphonie, multimédia et Internet en un unique appareil. Cette cinquième vague est donc l’objet de la convergence des technologies de l’information et donne les prémices d’un monde hyperconnecté.
6. Le cloud, le big data et l’intelligence artificielle (2010–2020)
La dématérialisation de l’informatique marque la sixième vague notamment avec le cloud computing. Celle-ci rend alors possible l’accès à des capacités de stockage et de calcul à distance, et cela pour les entreprises mais aussi pour les particuliers. En parallèle, l’explosion des données numériques telles que le big data implique de nouvelles méthodes d’analyse, renforcées par les progrès du machine learning et de l’apprentissage profond. Bien qu’initialement conçus pour le jeu vidéo, les GPU sont détournés pour accélérer les calculs d’intelligence artificielle. Les applications se multiplient : assistants vocaux, comme Alexa ou Siri, mais aussi analyse prédictive ou personnalisation des contenus. L’informatique devient ainsi une infrastructure invisible, omniprésente et indispensable au fonctionnement des sociétés modernes.
Le modèle de Schumpeter appliqué à l’informatique
Plus qu’une invention scientifique, l’ordinateur et les technologies numériques induisent des changements de paradigmes, dans nos modes de production, de consommation et d’organisation du travail. En effet, ces innovations entraînent la disparition de certaines activités dites traditionnelles. Néanmoins, elles permettent également le développement de nouveaux secteurs, illustrant parfaitement la dynamique de transformation permanente des économies modernes. On peut s’intéresser à trois secteurs pour lesquels l’ère du numérique et de l’ordinateur ont été bouleversants. Attention, ce ne sont pas les seuls secteurs touchés, mais seulement les plus pertinents à nos yeux.
1. La numérisation de la presse

L’ordinateur et Internet provoquent une destruction progressive des structures physiques de la presse. Les journaux papier voient leurs ventes chuter, les kiosques disparaissent petit à petit. Fondée sur les abonnements et la publicité papier, l’économie de l’imprimerie devient totalement désuète. Ce changement de paradigme touche aussi les métiers associés, comme les imprimeurs, les distributeurs ou les vendeurs de journaux. Toutefois ce déclin donne aussi lieu à une création : la presse en ligne, accessible en continu, interactive et multimédia. Les sites d’information, les blogs et les réseaux sociaux deviennent les nouveaux supports de diffusion. Ainsi, la destruction physique de la presse favorise l’émergence de nouveaux métiers numériques, tels que les data-journalistes ou les community managers. Dès lors, On assiste alors à une nouvelle définition de la manière de produire et de consommer l’information.
2. Le développement du E-Commerce
Dans le domaine commercial, la destruction se manifeste par le déclin des boutiques de quartier et des magasins indépendants, qui ne peuvent concurrencer les tarifs et la disponibilité proposés par les grandes plateformes. Les librairies et les disquaires connaissent alors une diminution de la fréquentation, mettant en évidence l’obsolescence de certains modèles qui reposent uniquement sur la présence en magasin. Cependant, la création prend également forme à travers la montée de l’e-commerce. Désormais, les consommateurs peuvent bénéficier d’une offre internationale directement depuis leur ordinateur, grâce à une logistique efficace et des paiements en ligne. Ce modèle récent a engendré diverses activités : administration de plateformes numériques, promotion en ligne, entrepôts automatisés et même livraison à domicile. Ainsi, la distribution ne s’est pas évanouie : elle a simplement évolué en termes d’échelle et de support.
3. L’apparition des plateformes de streaming

Le secteur musical illustre lui aussi ce processus. La destruction est visible dans le déclin des supports physiques (vinyles, cassettes, CD) et des magasins qui en assuraient la vente. L’ancien modèle économique, basé sur la distribution matérielle et les revenus liés aux ventes, s’est effondré, fragilisant les disquaires mais aussi la rémunération des artistes. En revanche, la création a pris la forme de la musique numérique, d’abord avec le téléchargement légal puis avec les plateformes de streaming comme Spotify ou Deezer. Ce modèle innovant a révolutionné l’accès à la musique, le rendant désormais instantané et universel, et a donné naissance à de nouvelles professions : experts en bases de données musicales, ingénieurs du son numérique, gestionnaires de droits associés aux écoutes sur internet.
Outre la destruction et la création immédiates, l’ordinateur et l’ère numérique induisent une transformation durable des structures économiques et sociales. Effectivement, l’automatisation et la dématérialisation transforment les chaînes de production et de distribution, stimulent la mondialisation des marchés et renforcent notre dépendance vis-à-vis des technologies numériques. Des entreprises majeures du numérique telles qu’Amazon, Google ou Apple structurent désormais une portion significative de l’économie globale et impactent considérablement les habitudes de consommation. De plus, l’avènement de l’intelligence artificielle et des technologies avancées préfigure de nouvelles vagues de destruction créative, susceptibles de modifier encore plus radicalement les professions et les industries. Ce phénomène met en lumière à plus grande échelle, le processus schumpétérien de destruction créatrice : chaque avancée majeure ne se contente pas de supplanter des méthodes existantes, elle redéfinit les contours de l’économie et de la société, génère de nouvelles perspectives et pave la voie pour des changements à venir. De ce fait, l’exemple de l’ordinateur illustre comment l’innovation technologique peut être à la fois un catalyseur de croissance économique et un levier de changement social, mettant en évidence l’influence profonde et pérenne de la technologie sur notre société.